On tombe sur « les Pompeu » en préparant un séjour à Barcelone ou en cherchant l’étymologie d’un prénom catalan rare. Le mot renvoie tantôt à un général romain, tantôt à un linguiste du début du XXe siècle, tantôt à une université. Trois réalités distinctes que la plupart des pages mélangent sans précaution. Cet article pose les faits, identifie les confusions courantes et replace chaque « Pompeu » dans son contexte réel.
Pompeu et Pompeius : ce que la filiation linguistique dit (et ne dit pas)
Le prénom catalan Pompeu dérive du latin Pompeius, un gentilice porté par plusieurs familles de la République romaine. La forme catalane conserve la voyelle finale en -eu, calquée sur l’évolution phonétique du latin tardif dans l’aire occitano-catalane.
Le piège fréquent consiste à tracer une ligne directe entre Pompée le Grand (Gnaeus Pompeius Magnus) et le prénom catalan, comme si l’un avait engendré l’autre par transmission culturelle volontaire. Pompeu est un héritage phonétique, pas une filiation dynastique. Le nom a circulé dans tout l’arc méditerranéen occidental, au même titre que « Marc » ou « Juli », sans qu’on puisse y lire un programme identitaire romain.
Les traces archéologiques romaines en Catalogne (Empúries, Tarragone) attestent une présence militaire et administrative, pas un culte du nom Pompeius. Quand on visite ces sites, on ne trouvera pas d’inscription spécifiquement liée à la famille de Pompée le Grand. Les stèles et inscriptions latines portent des noms variés, et « Pompeius » n’y occupe aucune place particulière.

Pompeu Fabra : un ingénieur qui a fixé le catalan moderne
Pompeu Fabra i Poch, né à Barcelone en 1868, était ingénieur industriel de formation. Sa bifurcation vers la linguistique n’avait rien de spontané. Elle répondait à un problème concret : le catalan n’avait pas d’orthographe unifiée au début du XXe siècle. Chaque auteur écrivait selon sa propre logique, ce qui rendait l’enseignement et l’édition chaotiques.
Trois jalons qui structurent la langue catalane
L’œuvre de Fabra se résume à trois publications qui forment un système cohérent :
- Les normes orthographiques de 1913, adoptées par l’Institut d’Estudis Catalans, qui ont fixé l’alphabet et les conventions d’écriture.
- La grammaire catalane de 1918, premier cadre syntaxique et morphologique de référence pour l’ensemble du domaine linguistique.
- Le Diccionari General de la Llengua Catalana de 1932, qui a stabilisé le vocabulaire et permis une production écrite homogène.
Sans ces trois textes, le catalan contemporain n’aurait pas la cohérence nécessaire pour fonctionner dans l’administration, l’université ou la presse. Fabra n’a pas « inventé » le catalan, il l’a outillé pour qu’il survive à la standardisation des États-nations.
Confusion Pompeu et « pompe à l’huile » : d’où vient le malentendu
On rencontre régulièrement des internautes qui associent « les Pompeu » à une pâtisserie. La source du quiproquo est la pompe à l’huile, brioche provençale parfumée à la fleur d’oranger, parfois orthographiée « poumpo » en graphie mistralienne. La proximité sonore entre « poumpo » et « Pompeu » suffit à créer la confusion, surtout dans les résultats de recherche.
Pompeu désigne un nom catalan, pas une recette. Les deux mots partagent une racine latine lointaine (le latin « pompa »), mais leurs trajectoires sont radicalement différentes. L’un a pris un sens culinaire en Provence, l’autre est resté un anthroponyme en Catalogne.
Pour lever le doute, un test simple fonctionne : si le contexte mentionne Barcelone, la langue catalane ou une université, on parle de Pompeu. Si le contexte parle de Noël, d’huile d’olive et de Provence, on parle de la pompe à l’huile.

Le catalan en 2026 : pourquoi le nom Pompeu reste un marqueur politique
Le nom Pompeu ne flotte pas dans un vide patrimonial. Il s’inscrit dans un débat linguistique qui s’est durci ces dernières années. L’InformeCAT 2026, publié par la Plataforma per la Llengua en juillet 2026, documente une perception de recul de l’usage habituel du catalan dans l’aire métropolitaine de Barcelone.
La politique linguistique catalane est passée d’une logique patrimoniale à une logique d’intervention publique. La Generalitat de Catalunya a annoncé fin juillet 2026 des mesures qui ne se limitent plus à l’école. Selon ABC et Vozpópuli, des dispositifs de suivi touchent désormais les commerces, avec des tâches de planification et d’évaluation des actions subventionnées en matière d’usage du catalan.
Dans les Baléares, l’appui des familles au catalan comme langue de première instruction recule pour la deuxième année consécutive, même s’il reste majoritaire. Ce contexte donne au nom Pompeu une charge symbolique supplémentaire : invoquer Fabra, c’est rappeler qu’une langue standardisée ne se maintient pas toute seule.
L’Université Pompeu Fabra, vitrine institutionnelle
Fondée en 1990 à Barcelone, l’Université Pompeu Fabra (UPF) incarne cette volonté de lier langue, recherche et identité. Son nom n’est pas un hommage décoratif. Il inscrit dans le paysage universitaire le principe que le catalan dispose d’un appareil normatif complet, capable de porter un enseignement supérieur.
On retrouve aussi le nom Pompeu Fabra dans la toponymie barcelonaise : rues, places, bibliothèques. Ces marqueurs urbains fonctionnent comme des rappels quotidiens d’un choix linguistique collectif.
Mythes persistants sur les Pompeu : trois erreurs à corriger
Quelques idées circulent sans fondement solide. Les voici posées à plat :
- « Pompée le Grand a fondé des villes en Catalogne portant son nom. » Aucune source archéologique ne l’atteste pour le territoire catalan actuel. Les cités romaines de la région (Tarraco, Barcino, Emporiae) portent d’autres noms.
- « Pompeu Fabra a créé le catalan. » Il a normalisé une langue déjà parlée depuis le Moyen Âge. La différence entre créer et codifier est fondamentale.
- « L’Université Pompeu Fabra enseigne exclusivement en catalan. » L’UPF utilise le catalan, le castillan et l’anglais selon les programmes. L’étiquette « Pompeu Fabra » ne signifie pas monolinguisme.
Démêler le vrai du faux sur les Pompeu revient à distinguer trois couches : un nom antique diffusé par la conquête romaine, un linguiste qui a donné une colonne vertébrale écrite au catalan, et un réseau d’institutions contemporaines qui portent ce nom comme un acte politique. Confondre ces trois strates, c’est perdre ce que chacune raconte séparément.

